J’ai ouvert le livre de plus de 450 pages alors que le train quittait une gare parisienne. Je ne l’ai abandonné que le temps de changer de train en Suisse et l’ai fermé à la dernière page, peu avant d’atteindre ma ville de Fribourg. Ce n’est pas tous les jours qu’on se lance dans une lecture si prenante qu’on ne peut l’abandonner avant la fin. J’avais lu dans le cahier littéraire du quotidien Le Temps (25 août 2017) un compte rendu de ce livre, par Isabelle Rüf. Quelques jours plus tard, allant assister à une lecture dans la jeune librairie Page 2016, à Payerne, j’ai vu Zouleikha ouvre les yeux et décidé de l’acheter, par curiosité.
L’excellente traduction de Maud Mabillard transmet tout le souffle et la convaincante écriture de ce livre aux personnages denses et attachants, qui commence au Tatarstan en 1930, alors que le régime communiste confisque les biens et propriétés agricoles et déporte en Sibérie des personnes de toutes origines et de toutes classes sociales. Après une première partie qui nous plonge dans la vie dure d’une femme dans une famille paysanne tatare, avec ses règles et ses croyances, le livre nous fait suivre sa déportation et l’interminable errance des déportés transportés vers la Sibérie dans des wagons à bestiaux. Au fil des péripéties, une poignée seulement parvient finalement à la destination assignée, petit microcosme social dans lequel les survivants ne sont pas toujours ceux auxquels on se serait attendu. C’est ensuite la vie dans la colonie qu’ils créent à partir de rien, sous la direction du tchékiste soviétique chargé de diriger le convoi et forcé finalement de rester en Sibérie. Dans un système qui broie les êtres, et les amène parfois à se révéler aussi, les forces de vie et de survie s’affirment malgré tout, mais toujours fragiles.
La couverture nous apprend que ce livre très fort est le premier roman de Gouzel Iakhina, née en 1977 au Tatarstan. Elle précise que ce livre a rencontré un grand succès en Russie à sa parution en 2015 et a été traduit dans plus de vingt langues. Les Éditions Noir sur Blanc ont eu l’heureuse initiative de nous offrir cette traduction française. Comme le souligne la belle et profonde postface de Georges Nivat, ce roman « ranime à nos yeux la littérature russe d’aujourd’hui » grâce au « sang neuf d’un cosmos poétique non russe ». « Une littérature russe qui encore une fois parle par une voix qui n’est pas russe, une voix tatare qui parle russe »…
Gouzel Iakhina, Zouleikha ouvre les yeux (trad. Maud Mabillard, avec une préface de Lioudmila Oulitskaïa et une postface de Georges Nivat), Lausanne, Éditions Noir sur Blanc, 2017, 466 p.
La même librairie Librophoros m’a valu une découverte, autour d’un verre. Il y a deux semaines s’est déroulé un apéritif pour présenter ce nouveau et accueillant magasin. J’y ai engagé la conversation avec Matthieu Corpataux, qui a lancé en janvier 2013, à l’âge de 20 ans, un journal littéraire afin de « faire connaître de jeunes auteurs en leur offrant la possibilité de travailler aux côtés d’écrivains confirmés. Ainsi, chaque semaine, et ceci à perpétuité, deux nouveaux textes de qualité offrent une lecture agréable et concise. » Les textes soumis ne doivent pas dépasser 500 mots. Le propos n’est pas de publier tout texte reçu, mais de les examiner en comité de lecture et, le cas échéant, d’accompagner les auteurs afin de leur permettre d’améliorer leur œuvre. En 2014, à l’enseigne des